29 novembre 2010

La grue et le serpent, entre Taiji, Bouddhisme et Physique Quantique

La grue et le serpent, symbole du Taiji Quan

Ok ! C'est vrai que ça fait longtemps que je ne suis pas passé par ici et j'en suis désolé. Depuis Bérénas, début août...

Depuis Bérénas, début août...

Mais est-ce que j'ai croisé "un" metteur en scène depuis ? Pas ou peu, trop peu pour venir relater ses "histoires" ici.

L'envie de départ en créant ce blog, je crois, c'était de donner à entendre ce que traverse quelqu'un qui vit de théâtre dans la France d'aujourd'hui. Rappelez-vous... 2003 et la remise en cause du statut de l'intermittent. Les grèves, les manifestations dans la rue et la prise de contact avec les passants.

A ce moment-là, j'avais été frappé par la méconnaissance de notre corps de métier, par la difficulté de faire comprendre notre quotidien. Loin de tous ces romans et instants de réussite qu'on rencontre parfois quand on accède à une scène, quel était notre réalité quand les projecteurs s'éteignent.

Je voulais aider modestement à rappeler la réalité, celle qu'on cache parce qu'elle rappelle des moments qu'on souhaite oublier quand on a réussi à sortir de là.

Mais aujourd'hui. Aujourd'hui les choses ont quelque peu changé. Bien sûr que toute histoire retranscrite avec un minimum d'honnêteté peut faire avancer la connaissance et la compréhension de chacun. Bien sûr que relater les aberrations qu'on croise dans l'intimité d'un bureau, d'une institution qui se sait à l'abri des médias et qui montre alors son vrai visage devrait être dénoncée.

Mais j'ai vieilli. Pas dans le sens d'un manque d'énergie, mais plutôt dans celui que j'ai fini par accepter que je ne peux pas, seul, faire tout, partout. Alors, après presque 36 ans d'éparpillement, je me rassemble avec moi, je me recentre sur mon quotidien, ici, sur la terre et je reprends l'apprentissage des notions de base qui me font tant défaut.

Dans ce moment de vie, je n'ai pas la place pour investir des espaces virtuels. Même s'ils nous connectent avec des êtres qui eux sont réels. C'est vrai que du coup, j'échange moins, mais peut-être mieux. Et je soigne chaque moment de ma vie avec une attention chaque jour plus réelle. C'est un moment, ce moment.

Je reviendrai ici. Je reviendrai au théâtre. Où plutôt la vie m'y ramènera. Elle choisira le moment. En attendant, je me construis avec ceux qui m'entourent. Je fais du Taiji Quan, je fais de la flûte de Nô, je lis, je médite, je m'intéresse à la physique, à tout ce qui nous entoure : les autres. Et puis, je tente de gagner ma vie, correctement.

Voilà.

Antoine et qui veut. Ici, c'est le journal d'un homme de théâtre. Vous qui l'êtes ou le devenez ou voulez le devenir ou avez des choses à partager sur, je vous ouvre cet espace. Envoyez-moi vos articles par mail et je les mettrai en ligne, ici. Voilà qui assurera la continuité ;-).

A très vite.


P.S. quelques liens intéressants :




13 août 2010

Domaine Bérénas, entre Impatiens et Chopin

Je sais... depuis le Japon, le fil de ces pages ressemble à une mer d'huile ou, plus encore, à une chambre abandonnée à la poussière et au silence.

Ce journal n'est pas un quotidien, il n'est qu'une somme d'instants, de moments à partager ou que le temps m'octroie... des parenthèses. Ce n'est pas que le fil se brise. Ce n'est pas les projets qui manquent ou que les actes se font rares, c'est juste que cette petite chambre sous les toits où je peux m'isoler de temps à autre me rencontre moins souvent.

Là, je suis en vacances ! Quelques jours...

Domaine Bérénas aux portes de Clermont l'Eraut où je suis venu prêter ma voix pour dire quelques textes de Chopin à l'occasion d'un concert lecture imaginé et joué (au piano) par Magali Lauron pour le 6ème Festival de "Concerts dans le Chai".

Enfin, “hors les murs”... dans ce doux état d'apesanteur qui permet les rencontres et le relâchement. Et j'en profite. Pleinement, j'en profite.

Histoires de vin, de bonne cuisine, de femmes et d'hommes, de terre, de vie ! Une suspension dans l'espace-temps où les heures s'égrènent autour de tablées de quinze personnes qui n'en finissent pas, où l'on se couche au levé du soleil et l'on s'endort la tête emportée dans des cercles éliptiques et joyeux, plein de visages, plein de paysages, de bruits de rires et de verres qui tintent. Et l'on ne se lève pas ! On émerge. Au début de l'après midi. Sur la place du marché où l'on boit des cafés, avant de se laisser, à nouveau, emporter par ce si délicieux et enivrant cycle.

Mais si j'ai eu envie d'écrire aujourd'hui (mis à part que le souffle s'y prête), c'est pour parler de ce moment “Chopin”.



Rencontre avec un homme qui se sentait “inutile” ou plutôt qui, sans arrêt, sans relâche, reposait cette question : “que suis-je venu faire là ?!”

C'est une question qui se pose souvent pour tous ceux qui, un jour, quittent le sentier et regardent ceux qui font tourner le monde la bouche ouverte, les bras ballants comme on voit passer un immense train de marchandise qui ne s'arrêterait jamais. On voit, par les fenêtres, les gens qui s'affairent, on devine des discussions... mais quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, on ne pourra jamais remonter ! Quelque chose à un instant s'est déréglé, s'est arrêté et la seconde d'après nous étions là, dehors ! Devenus spectateurs !

Et même si de là où nous sommes, nous pouvons tout remettre en question - nous le devons ! - il n'empêche que pas un jour nous ne subissons, avec une justesse cuisante, cette sensation d'être “inutile”, dans le mauvais endroit. A l'endroit où l'on ne sert à rien ! Puisque nous sommes incapables de faire tourner le monde, de construire une maison, d'élever une vache et de la tuer quand l'heure arrive, de semer une graine pour nourrir nos enfants, nous sommes ces “inutiles”. “Inutiles” qui, du coup, ont le devoir de faire que les rails, l'environnement, ce qui n'existe pas dedans, mène l'homme sur la bonne route, l'empêche de pousser son train au point de rupture. En créant des paysages toujours plus singuliers pour qu'il ralentisse, s'octroie une pause, tende ses yeux vers l'horizon, ouvre la fenêtre...

A chaque crime, à chaque bavure, à chaque oubli, nous les “inutiles” sommes les responsables ! A chaque mot perdu, à chaque geste machinal, à chaque télévision qui s'allume, nous sommes les responsables.

Et le moment, le présent nous montre vraiment sous notre plus triste jour ! Peut-être parce que beaucoup d'entre nous ont perdu cette sensation terrible d'être “inutiles” ? Chopin l'avait ! Victor Hugo aussi !

A vouloir faire croire que tout le monde pouvait être artiste, à vouloir faire entrer dans le train ce qui appartient au dehors, à vouloir grimer les rebuts en hommes et les hommes en rebuts, nous avons préféré peindre des rideaux approximativement que d'affronter la grande fresque de couleurs de ceux qui sont restés dehors, leurs sons, leur chant de sirène... et nous perdons ce bien si précieux et fuyant qu'est notre humanité.

Je me disais hier... il n'est pas de plus grand crime que la négligence ! A chaque fois que nous faisons semblant de pas voir, à chaque fois que nous nous laissons aller à ne pas réparer la petite chose que nous avons déréglée, pour échapper au travail que cela représente, nous tuons un ou deux êtres sur cette terre. Oui, là, maintenant. C'est l'effet papillon. Peut-être plus facilement percevable par la toile qui nous offre de quoi mesurer les effets de nos actes.

Par notre posture, par la puissance cuisante de notre “inutilité”, nous avons pour devoir d'être toujours prêts, aigus, acerbes. Si nous ne sommes pas ça, qui ramassera le morceau de papier tombé par la fenêtre du train et qui, s'il tombe sous l'oeil du spectateur, discrédite notre ouvrage, immanquablement. Et qui sommes-nous si nous ne représentons pas la rigueur du guerrier, la pureté enfantine, l'ascèse du moine ?! Rien, hélas !

Pauvre Chopin ! Grand Chopin !
(message commencé le 04 août et fini ce matin... Lien vers le Domaine Bérénas et son festival en cliquant sur le titre)

24 juin 2010

Atelier Haiku au Festival du Printemps du Japon 2010

Dans la cour des Beaux Arts, juste en face du Théâtre Nô, Voyage dans une autre dimension...

Très en retard, puisque l'atelier était le 20 juin et que nous sommes quelque chose comme le 24 juillet, je reviens sur cet atelier "découverte du Haiku" que j'ai animé pour la 7eme édition du Printemps du Japon en Pays d'Aix.

Cela se passait au Théâtre Nô bien entendu, ce petit jardin japonais qui ouvre un espace-temps d'un autre monde, d'un autre temps, propice à l'échange, à l'humanité qui sommeille en chacun de nous, si souvent bousculée, froissée et qui retrouve ici, la place de s'étendre, de se révéler et de vibrer.

C'était un moment assez magique et les rencontres furent belles.

A la recherche de l'instant...

Comme je ne suis nullement un grand "Haikiste" (cf mes tristes essais lors de mon voyage au Japon ;-)), le propos était plutôt d'essayer de rencontrer l'état propice à l'écriture du haiku, la disponibilité à l'instant présent (Tiens, tiens... mais on dirait du théâtre ça, non ?!).

Après quelques explications de base (règles à suivre, et surtout à enfreindre et transgresser! 5/7/5 mores, kigo,mot de saison qu'on est censé trouvé dans les haiku : cf almanach des saisons appelé Saijiki)et un tour du Théâtre Nô, l'atelier commençait par un exercice découvert au Théâtre du Soleil avec Françoise Berge et développé sans cesse depuis : "Signer le Haiku".

Signer le Haiku, ce n'est pas apposer sa signature en bas d'un haiku non ! (Quoique..) C'est dessiner avec son haut du corps (bras, tête, mains... les jambes sont croisées et servent de socle) le haiku sans préméditer, mais en laissant les mots, les images s'écrire dans l'espace, véhiculés par la voix et les gestes, comme un calligraphe qui se laisse traverser par les signes et nous offre la trace de cet instant.

Ensuite, nous avons appliqué un exercice découvert sur le site de l'Association Française de Haiku et proposé par Jean Antonini qu'il appelle Haiku Horizontauxou Détails profonds. Ce sont des phrases courtes, très simples où l'on essaye de laisser ensemble corps/sens et âme/esprit, ce qui, dans notre culture occidentale est l'inverse de ce que nous apprenons à faire.

Puis, après cette première phase d'écriture, déjà assez riche -l'exercice "Signer le Haiku", la présence sur le plateau du Théâtre Nô, le cadre, l'échange, tout cela aidant à "laisser la tête au vestiaire" comme dirait l'autre- il fut question de "voyager en aveugle".

Sur le site du Théâtre Nô et des Beaux Arts d'Aix-en-Provence, deux par deux : un guide, un aveugle, ils ont fait un voyage dans un pays si loin et si proche, où les sens privés du regard, appréhendent l'environnement de façon différente, déroutante et, pour le coup, réellement concrète.

Au sortir de ce voyage qui devait durer entre 15 et 25 minutes, les aveugles avaient pour consigne de murmurer à l'oreille de leur guide, des Haiku Horizontaux nés de ces voyages (Bashô était un grand voyageur et c'est en voyage qu'il a écrit ses plus beaux haiku).

Enfin, chacun, reprenait l'écriture de ces Haiku Horizontaux à tête reposé...

Et franchement ce moment fut vraiment délicieux et semble avoir rempli son office d'"ouvreur d'appétit". A croire que parfois l'on mène de longs et difficiles combats juste pour pouvoir vivre des instants comme celui çi.

Merci à tous pour cela.

Quelques mots des personnes qui ont partagé cet Instant Haiku au Théâtre Nô d'Aix en Provence, ce dimanche 20 juin 2010.


• ANNE :

voici les 2 écrits à la fin de l'atelier :

à la découverte de ce monde
nous marchons ensemble
je suis là pour toi

aveugle dans le vent
fait-il froid pareil ?
marchons vite !

et celui qui est venu en partant ce midi sur mon vélo à travers les petites rues de la ville... impression de liberté et d'espace intérieur après l'atelier...

mon vélo et moi
pédalant cheveux au vent
je touche le ciel !


merci pour cette porte ouverte, le haïku me semble si proche et si ludique maintenant... laisser jaillir en moi la sensation pour goûter encore plus la musique de ces mots... voilà que je découvre que le haïku est aussi un chemin vers moi ! une façon de plus de s'entourer de beauté et de transformer son regard sur ce qu'on voit, ce qu'on vit... domo aligato !

• GUYLAINE :

Merci pour les connaissances que tu transmets, ton écoute, ta gentillesse et ta manière ZEN d'être...
Bravo à Toi et à la Maison du Japon pour l'organisation de ces temps de partage.
A bientôt !

Le plus grand cadeau qui soit
Il porte bien son nom
C'est le Présent que nous nous offrons.


• DANIELLE

Un grand merci pour l'atelier d'hier !!

Sortir soudainement de l'anonymat et, faire tout à coup,ce qu'on croyait ne pas savoir ou ne pas pouvoir faire !! Quelle expérience !!

Je suis "tombée" il y a peu de temps , dans l'encre de la peinture chinoise ....

Je sens que je vais "m'élever " avec les haïkus !!

Et, pour finir, les Haiku Horizontaux écrits pendant l'atelier :

Les yeux fermés ,
comme une aveugle ,
j'ai tout découvert.

En toute sécurité,j'ai avancé .

La tête dans les branches , l'arbre est venu à moi .

J'ai ressenti l'ombre et la lumière,
c'est étonnant !

D'une oreille attentive ,j'ai écouté les chanteurs .

Sous mes pieds ,
ça montait , ça descendait ,
c'était souple , dur ou graveleux ;
comme le chemin était varié !

• PATRICIA :

Voilà quelques phrases dans le vent, suite aux quelques instants dans le noir...

mes yeux bien fermés - le vent cherche à les ouvrir

mes fesses chaudes sur la chaise froide

un chant dans le vent - un sourire sous les feuilles - une porte claque

mes pieds contre les racines - où sont les miennes ?

Et cet haiku, que j'ai écrit après le café qui nous a réchauffé

un café trop chaud
la buée sur mes lunettes
haiku si flou !

Je te remercie encore pour ton regard sur le monde.
Amicalement

• MARIE MADELEINE :

Le vent glacial du jour
Le corps qui se mit à lutter
Le rencontre chaleureuse

J'ai profondément vécu ce moment qui m'a permis de rencontrer sous
une autre forme la joie d'être et m'a donné la possibilité de regarder autrement
le monde. Ressentir le monde à partir de mon centre.
Depuis ce jour je n'ai qu'une envie, renouveler cette recherche

et intensifier la joie.

Je te fais parvenir les haïkus de ce jour là

Le murmure du vent
Les pieds sur le sable

Les pas sur le sol
Les racines dans la terre

La force de la pierre
La main légère

Un regard
Une ombre
Une lumière

La lumière sourde
De ce matin de juillet
Rencontre mon regard

Un léger vent souffle
Ecoute le silence
Une coccinelle marche sur le mur

Bien cordialement

A suivre... si d'autres Haikistes de ce jour ont envie de donner leur ressenti et les quelques mots glanés ce jour là. ;-)

12 juin 2010

Résidence Evil 2, le retour


Quelques mois de silence...


Nous sommes à l'orée de l'été et voilà que j'ai droit à quelques jours à moi, ailleurs, là où depuis quelques temps je retrouve les mots. Seront-ils toujours là ? Aurais-je la discipline nécessaire ?


J'ai débarqué mes malles de fatigue, mes livres et mes ordi, un piano droit pour les fins de soirée, quelques habits, deux paire de tabis.


Pourquoi des tabis ? Pour entrer dans cet autre moi, celui qui sait que sans plantes de pieds immaculées, les mots enfouis ne pourront être extirpés de leur secret. Et puis, parce que sans cet effort, sans une distance, un décalage, rien n'est possible vraiment.


En attendant ce rendez-vous pris pour demain matin, je nettoie et lave. La maison, la chambre, le cocon où je vais m'enfermer pour me laisser mourir, pour me laisser renaître. Comme un couteau qu'on aiguise, comme un rite qu'on prépare minutieusement, pas à pas. Pour être prêt. Au goût du sang qui revient sous la langue de l'enfance. A la perte des filtres de tous les jours qui deviennent inopérants. Au vertige qui s'accélère en boucle et hurle de plus en plus fort, de plus en plus vite. A la douleur ! Vive comme si des nerfs atrophiés se régénéraient. Comme ce loup garou qui s'attache solidement avant que la lune sorte pleine de derrière les nuages.


Parce qu'après il sera trop tard.

14 janvier 2010

Collection de masques de Erhard Stiefel au Théâtre Garonne à Toulouse


Si vous avez raté l'expo, il y a ce petit film montré aux infos sur France 3. C'est très succin, mais ça permet de voir quelques masques magnifiques.

"Spécialiste du théâtre japonais, Erhard Stiefel est surtout un facteur de masques renommé, qu’il collectionne par ailleurs depuis des années. Pour la première fois, il s’est laissé convaincre de présenter cette fantastique collection.

"Ma collection de masques s’est faite toute naturellement, par nécessité pour comprendre et pour me guider dans mes recherches sur le masque de théâtre. Pendant des années, ces témoignages souvent abîmés et abandonnés ont nourri quotidiennement mes créations. Avec une exposition, je voudrais montrer l’essentiel de l’art du masque de théâtre, et montrer certains liens entre les différentes cultures et systèmes de masque. Je me suis aperçu que le masque en général, surtout en occident, est très méconnu et qu’une grande confusion s’installe de plus en plus à son sujet. Alors, je me suis laissé persuader d’exposer ma collection, pour que l’art du masque de théâtre vive."

Erhard Stiefel"


Découvrez Erhard Stiefel fait tomber les Masques au Théâtre Garonne sur Culturebox !

26 septembre 2009

Nozomi ending...

11h22.
Dans le train qui me ramènera à Tôkyô et à Narita, après un arrêt important à Shinagawa.
De Narita, l'avion, de l'avion le ciel, du ciel Paris Charles de Gaule, de l'Aéroport Charles de Gaule Aix-en-Provence TGV... et voilà la boucle sera bouclée.

Je dis communément “trois mois”, mais en fait il s'agit de deux mois et demi, soit 76 jours pour être exact. 76 jours : 3 shimai - danses du nô - appris, 3 utai - chants du nô, 2 morceaux de nôkan - flûte de nô, 2 komai - chants et danses du kyôgen, 18 nô vus dont 1 sans masque, 6 maibarashi - shimai, mais avec instruments et comprenant en général deux danses chantées et dansées + un passage de texte entre les deux, 18 shimai, 11 kyôgen, ai mangé quelques 148 sushis, bu 33 thés de cérémonie, passé 92 heures en seiza et 160 en semi-lotus, vu 58 temples, parcouru 540 kilomètres en vélo dans les rues de Kyôto, pris le train 17 fois pour parcourir quelques 7365 kilomètres sur le sol japonais, ai médité 25 heures, ai prié devant un autel shinto 96 fois, montant le nombre de mes frappes de main à 192, rencontré 6 personnes capitales pour la suite des événements et l'invisible 39 fois, subi l'intrusion d'un esprit 1 fois et tellement d'autres choses...

Qu'est ce que cela a changé ?

Je ne le sais pas, c'est beaucoup plus difficile à mesurer...

Le temps a changé, l'importance de ma réussite aussi, la valeur de tout ce qui passe sur cette terre, l'émotion que peut susciter la beauté, l'amour.

Est-ce que ça tiendra au retour en France ?

Je ne le sais pas, ce n'est pas encore, pas maintenant.

Maintenant défile le paysage de Kyôto à Tôkyô, plein d'arbres magnifiques, d'oiseaux dont nous ne savons même plus le nom. Maintenant, j'essaye de rester droit et de respirer. J'ai encore ce rendez-vous avec Mr Watanabe Moriaki.

Je pense à cette petite puce qui m'attend à l'autre bout du monde et qui a su faire sans moi pendant 76 jours qui s'ajoutent à tous les jours d'absence que j'ai eu avec elle, une femme que j'aime et à qui je n'ai jamais vraiment su le dire, le vivre, tant je suis encombré de ces vies passées, celles de mes parents, celles de nos ancêtres qui cohabitent à l'intérieur et attendent que nous réussissions à résoudre ce qu'ils n'ont su qu'entrevoir. J'ai la vie devant moi et le silence un peu mieux installé. Rendant mon coeur plus perméable à la rencontre, à la joie d'être là, aujourd'hui et de pouvoir vous parler comme je le fais.

05h00.
Dans un hall de gare où j'ai beau chercher, je ne vois aucun idéogramme. Ici tout est en romaji ! Je suis sur le sol français depuis une petite heure. Avec encore quelques autres devant moi pour atterrir. Ce qui est frappant ici, c'est le silence. Pas de clignotements multicolores et sonores qui surgissent de tous côtés, non. Même les gens ne parlent pas... Je regarde les panneaux d'affichage. Tous ces avions qui arrivent des quatre coins du monde. Qui sont-ils ceux qui sont dedans ? Ont-ils vécu des expériences bouleversantes ? Ramènent-ils de nouvelles idées, de nouveaux rêves, un peu de tolérance ? Dire que chaque jour des avions sillonnent le ciel du monde comme si cela était normal, simple, évident. Pour moi, cela semble presque plus surnaturel que de croiser un aigle tous les jours au centre d'une ville surchargée de sons et de pollution !

Je n'ai finalement que très peu écrit pendant ce mois de retraite. Mais, dès l'instant où je suis descendu de l'avion, j'ai senti avec une force décuplée la présence de tous ces êtres que j'ai poursuivi là-bas. Nous aurons notre monde caché derrière mon paravent de chair, fait de toutes les images que j'ai volé là-bas et de celles qui me viennent de plus loin. Et nous pourrons nous retrouver au bord de la Kamo, à regarder les hérons pêcher dans les herbes hautes pendant que j'écrirai... oui, moi j'écrirai.

20 septembre 2009

Un mois après... 6 jours avant mon retour ! En route pour voir Sambaso

Mon compagnon, l'aigle... croisé à peu près tous les jours, à peu près partout -Sur cette photo : ciel au croisement du la rivière Kamo et d'Imadegawa.

Coucou...

Il se trouve que j'ai mon ordinateur avec moi et que j'ai une bonne demie heure devant moi. En route pour Osaka par le “limited express” qui part de Demachi au coeur de Kyôto et va jusqu'à Yodoyabashi. Une ligne découverte récemment et qui permet de faire des économies certaines pour aller vers Osaka surtout quand on a plus le raillpass. Là-bas, je vais retrouver une dernière fois Tadashi Ochigawara de l'école de Kyôgen Izumi pour deux représentations successives de Nô et de Kyôgen. L'une à 13 h - souvent celles où l'on croise les grands amateurs de nô, où Tadashi jouera Soraude - et l'autre à 21 h - avec un programme plus accessible, orienté vers ceux qui souhaitent découvrir le théâtre Nô, où le Kyôgen, toujours joué par Tadashi, ne sera autre que Sambaso, le pendant de l'incroyable nô Okina, plus vieux nô joué à ce jour et qui existait déjà bien avant les quatre familles du Yamato, c'est-à-dire bien avant Kanami et son fils Zeami.

Plafond de sang, temple Hônen à Ohara - Ce plafond était un plancher où des samuraï ont été retrouvés longtemps après leur mort. Le plancher a gardé l'empreinte de leurs derniers instants : ici, un visage.

Je sais que certains attendent de retrouver les aventures journalières, mais il me faudrait bien plus qu'une demie heure pour vous raconter tout ce qu'il s'est passé pendant ce mois. Ce que je peux dire, c'est qu'après une fin de mois d'août difficile où devenir Kyôtoïte a taillé mes rêves aux angles de sa réalité ; une fois ce passage un peu douloureux, le mois de septembre aura été vraiment extraordinaire. Rencontres, travail, cette ville, vivre ici. De quoi redonner un peu de souplesse à un coeur sclérosé par la sauvagerie dont nous avons, de notre côté du monde, à subir les assauts tous les jours. Je n'ai pas changé, ce n'est pas ça ! C'est le monde qui a changé. Prenant des formes, des couleurs, des saveurs abandonnées dans les zones sombres de mon enfance et qui, ici, ont retrouvé le chemin du grand jour, du grand air. Le temps ici est tellement différent, tellement incompatible avec ce que nous en avons fait ! Mais l'on n'est qu'un voyageur, alors on s'y plie, on se contraint à accepter de réfréner les pas, les mots, les gestes jusqu'à entrer dans cette temporalité en suspens comme on le fait pendant le temps du Nô et au moment où la patience arrive à son terme, au moment où on va lâcher ce cri de rage, libérant l'énergie, juste avant, on aperçoit tout à coup la splendeur d'un bourgeon, l'incroyable beauté des hommes jusqu'à mi cuisse dans les rizières, l'air qui coule frais dans les poumons et même le goût des aliments éclatants par la simplicité de leur préparation et le silence et le calme se fait, comme si on n'avait fait que secrètement attendre ce moment-là. C'est comme un bain de jouvence, une cure d'amour et de foi. Des retrouvailles avec la terre, l'eau, le feu, le bois, les pierres et ces langages qu'on usait enfants quand on s'adressait à eux, naturellement.

Tomatsuya, plus célèbre fabriquant de Ôgi (éventails de nô) en fonction depuis le 17e siècle, à Kyôto

Il me faudra du temps pour apprendre à en parler, tant j'ai la sensation d'être revenu avant les mots et qu'il me semble que ces derniers pourraient en nommant détruire l'essence de ce qui naît là. Mais cela viendra... peut-être. ;-)

"Les Cerisiers en fleurs" - un des nombreux panneaux de la demeure de l'Empereur à Kyôto

P.S. Sur le chemin du retour et encore quelques instants avant d'arriver a Demachi... Je sors des deux derniers moments de nô de mon séjour (suivra bientôt le compte complet avec les noms des pièces, les lieux, etc... enfin, j'espère avoir le courage de faire ça) et comme souvent, c'est le dernier des derniers - de cette fois-çi - qui aura été le plus éclairant !!! “Sambaso” et encore ! même pas toute la pièce, juste la première partie - c'est l'inconvénient de ce type de programme, qui, pour ceux qui ont peur des longueurs, est parfois salvateur et ré-ouvre une porte fermée, parfois un peu vite... vingt minutes maximum par performance, soit : danses de dragons, danses de lions, combats d'esprits et kyôgen très courts.

Tadashi Ogasawara dans Taraude. Un très grand acteur de Kyôgen, vraiment.

Je savais que cet événement, même s'il n'était que la moitié de ce qu'il devait être et le quart de ce qu'il est en vrai de vrai quand il est joué dans “Okina”, était un moment à ne vraiment pas manquer ! Okina est l'ancêtre du nô et par son caractère absolument sacré n'a, je pense, pas trop été remanié avec le temps. En tout cas, s'il l'a été, il l'a été avec finesse et respect, tant le passage dans le temps, ouvert par l'extrait de la danse de Sambaso, est évident. Ce n'est plus ni Zeami, ni son père, ni l'élaboration dramatique, mais le fondement du théâtre : un cri d'effroi, un cri de joie : une pulsation de vie ! Et l'on ressent, à cet instant, l'omniprésence de la mort, cette déesse si gourmande et, parfois, si cruelle comme ils devaient la vivre alors. Et l'on vibre au son du chant, de la flûte, du Otsuzumi et du Kotsuzumi, d'un courant électrique qui redresse les yeux et le coeur et vous donne envie de courir embrasser chaque arbre, chaque enfant, chaque fleur, chaque souffle du vent, chaque grain de riz offert, tant, d'un coup, vous apparaît la beauté éphémère de la vie et l'incroyable accident dont notre monde est le fruit. Mais les mots ne sont que des mots et sont incapables de retranscrire ce qu'ici, ils nous donnent sans rien d'autre que le cri, la musique et la danse. Et plus que jamais, je comprends pourquoi je suis là et pourquoi je marche sur ces terrains glissants, dans l'ombre, malgré les avis. Vive l'aventure !

Udaka Sensei dans Omu Komachi - Un nô très spécial qu'un shite ne peut jouer qu'après soixante ans, empreint de yûgen - deux heures pour ce nô lent, très très lent. Une pièce très belle sur Komachi une grande poétesse.

21 août 2009

Reprendre... entre Tôkyô et Kyôto

Maître Tadashi Ogasamawa de la famille Izutsu, un immense maître avec un coeur à la hauteur de l'acteur. Disciple de Manzo le 8eme. Il était avec Manzo la première fois que j'ai rencontré le Nô et le Kyôgen, en 1994 au Théâtre du Soleil. Hasard ou destin ?

Dans le train pour Gifu, je me décide enfin à ressortir l'ordinateur pour tenter de retrouver le chemin de notre terre du milieu, là où je peux venir vous trouver quand le temps est trop vaste, là où je tente parfois de m'assurer que je ne me suis pas perdu pour toujours dans un rêve éveillé sans retour.

Mr Tomita Fumihiko, un ami... rencontré au restaurant de notre chère Chako (cf avril 2008). Ce soir là, il m'offrira deux masques de Nô fait par son père, homme de 80 ans qui a passé sa retraite a sculpté des masques de Nô.

Tôkyô aura été un moment très dense, intense, une réelle plongée en apnée dans le monde du Nô et du Kyôgen - à fréquenter la scène de Nô tous les jours sous l'égide de maîtres venus d'un autre temps et qui, s'ils connaissent les “gaiji” - les étrangers - ne peuvent pas pour autant se permettre trop de digressions. Le stage s'est fini par une présentation des différents travaux, sur scène, devant une audience composée d'amis rencontrés en cours de route, d'officiels travaillant avec l'ITI - International Theater Institute, Organisation de l'Unesco - et des maîtres de l'École Izumi - une des deux écoles de Kyôgen. Passer dix jours en seiza entre 5 et 6 heures par jour, travailler les komai - danses du Kyôgen -, l'utai - le chant - les champignons - personnages se déplaçant le plus vite possible en position accroupie qu'on trouve dans un kyôgen : (nom à rechercher, c'est promis), l'histoire d'un homme qui vient demander l'aide d'un Yamabushi (moine guerrier des montagnes qui avaient des connaissances magiques) pour libérer son jardin de champignons indésirables venus s'y installer. Evidemment, plus le Yamabushi fait d'incantations, plus le nombre de champignons augmente jusqu'au moment où le chef des champignons, un démon furieux, entre sur scène pour dévorer le Yamabushi- aura été poignant, harassant, ahurissant... et c'est comme si je me réveillais d'un long rêve doucement, au fil des heures qui filent depuis mon départ de Tôkyô à 12h30 aujourd'hui par les lignes locales - soit 10 heures de voyage en tout pour rejoindre Kyôto par de petits trains locaux en tous points semblables aux métros, donc au confort... plus précaire.

Détail du Pin du Butai des Umewaka à Tôkyô

Je retrouve la solitude, comme un costume qui m'aurait manqué et qui sied si bien à une aventure comme celle là. Parce qu'elle permet à l'étrangeté de se déformer jusqu'à devenir complètement surnaturelle et emmène loin sur les terres de nos vérités intérieures mises à la rude épreuve de savoir comment elles pourront soutenir ce si particulier climat.

Les maîtres préparent Elise pour la représentation. C'est que c'est quelque chose l'habillage ici, un vrai art à part entière.

C'est un grand privilège de se permettre le luxe de ne rien comprendre, de ne pas pouvoir lire et de, malgré tout, avancer toujours plus loin dans l'inconnu, faisant appel à d'autres repères, à d'autres lois. Comme le silence, qui permet au flot de parole, au flux du sang de prendre un autre rythme, étiré, ouvrant grandes les portes d'un monde parallèle où les clés ne peuvent être partagées.

Fête de fin de Stage. A côté d'Elisabeth, Vincent Guenneau, ami français vivant dans les sphères du nô au Japon depuis 11 ans.

Il me faudra revenir sur l'avant, l'avant maintenant, l'avant Tôkyô, entre le retour de l'Île Sado et le départ de Kyôto. J'ai quelques instants que je voudrais inscrire ici : la visite du Temple Daigo Ji au sommet d'une des hautes collines qui surplombent Kyôto, la rencontre avec Atsumori, la baie de Suma et la montagne de Shironoyama... Il me faudra prendre le temps de les ramener ici.

Le Daigo Ji, tout en haut d'une haute colline. Ici vivent encore des moines, ici Kanami, Zeami et son fils Motomasa ont eu la responsabilité des festivités pendant leurs grandes années.

En même temps, le mois que je m'apprête à vivre ici, je le voudrais silencieux, complètement. D'abord, parce que j'ai une pièce de théâtre à écrire, d'autre part, parce que j'ai fait de vous des compagnons trop envahissants, trop rassurants.

Le Moine Rensei, devant la tombe d'Atsumori. Baie de Suma

Je veux rencontrer ce qu'il y a là-bas et que j'entr'aperçois quand la nuit se fait et que les hommes se taisent ou, en tout cas, quand le mien se tait. Complètement. Laisser la distance, le silence, la solitude avaler mes repères, hors de vos soins, de nos mots, au pays où le manque devient une larme d'acide qui ronge goûte à goûte toutes les graisses accumulées autour des yeux du coeur.

Le lieu où est mort Atsumori au pied de la montagne de Shironoyama - Baie de Suma

Je veux devenir aveugle pour y voir, sourd pour entendre, muet pour écouter. Ne plus dire, ne plus parler, ne pas tenter d'inscrire quoi que ce soit, mais juste être le petit être que je suis au fond. Là, simplement là, pauvrement là et rien d'autre.

P.S. Mais je serai vite de retour ;-)... euh....

Arrivé à Kyôto, il est 22h30. Je suis heureux de me retrouver ici comme si j'étais rentré chez moi. Très agréable sensation après ces dix jours intenses à Tôkyô. La Takaya Guest House y est pour quelque chose, je pense.

Elisabeth et Chako dans son restaurant. Le restaurant le plus Wabi Sabi que je connaisse au Japon. A voir absolument. Tôkyô

A très vite !

11 août 2009

Tôkyô, Tremblement de terre, typhon et Kyôgen... si, si, tout va bien !

Un typhon est passé cette nuit sur l'Asie, un tremblement de terre d'amplitude 6 a eu lieu à Tôkyô qui nous a réveillé au milieu de la nuit et pourtant tout va bien, mais... vraiment bien !

Je viens de finir l'épisode Sado Island et je vois bien que je n'arriverai pas à rattraper les 11 jours de retard... en tout cas, pas maintenant. La connexion ici est très mauvaise, envoyer des photos devient un exploit et trouver le temps d'écrire aussi.

Nous faisons 7 heures de Kyôgen par jour et je peux vous assurer que c'est ce qu'on appelle chez nous : un training quelque peu physique ! On ressort de là, lessivés.

De plus, il nous faut apprendre les textes, revoir les danses, ce qui s'ajoute à mes devoirs de vacance de flûte, de Shimai et d'Utai que je dois continuer à voir, parallèlement.

En même temps, après notre retour à Kyôto, les événements ont été plus maîtrisés. Cours de Shimai, cours de Utai, cours de Fue. Beaucoup d'heures à la maison à travailler et quelques visites que je prendrais le temps de vous raconter. Surtout celle du Daigo Ji pour mon anniversaire où nous avons fait une ascension de deux heures et demi pour arriver sur une autre planête, au calme, si proches du ciel !

A très vite !

Alexandre